Cher Bernard,

Il est de coutume en janvier de se souhaiter une bonne année. Je voudrais nous souhaiter pour 2014 un monde où le vivre ensemble évolue comme dans cette vidéo troublante :

Ça se passe aux États-Unis, mais je crois que ça se passe aussi dans les rues du Québec, sur la rue Chambly à Longueuil à 2 pas de ton bureau par exemple. Y compris pour le dénouement lumineux…

Cette anecdote fait penser à ta charte dont les travaux de la commission viennent de débuter. Je voulais t’écrire il y a longtemps une lettre à titre personnel. J’ai hésité, persuadé que ça n’avancerait à rien, que tu n’ignorais pas les dangers de l’approche électoraliste, voir populiste de votre stratégie identitaire. Je me disais que vous étiez poussés à faire ce que vous faites par calcul ou nécessité, contre vos propres principes, un peu comme ce qui s’était passé dans le cas de l’amphithéâtre offert à Péladeau. Je me disais que vous deviez savoir que votre approche tend à nourrir les préjugés contre des groupes très ciblés de notre société, et renforcer la xénophobie. Plusieurs de tes propres propos sur les femmes voilées t’ont à juste titre été reprochés comme emprunts d’amalgames qui peuvent alimenter la xénophobie, ce qui ne devrait pas selon moi représenter le fond de ta pensée.

J’ai dit par calcul, j’entends par là que j’étais persuadé que tout cela était un moyen pour arriver à des fins que vous estimez vous même plus nobles : gagner quelques comtés de plus pour obtenir une majorité et foncer vers l’indépendance. Si pour certains dans vos rangs c’est le cas, je déplore ce pragmatisme à courte vue et destructeur, qui finira par se retourner contre l’ensemble du mouvement souverainiste, en nous éloignant encore davantage du vaste appui populaire nécessaire le jour où ça compte, au moment où les gens devront décider de notre indépendance. Mais quoiqu’on en pense, bon ou mauvais ce calcul, je pouvais comprendre que le PQ y ait recours à défaut de mieux.

Mais les propos de Michaud, que j’aime bien par ailleurs, m’ont fait comprendre que les meilleures âmes, indépendantistes ou pas, pouvaient baigner dans une grande confusion non seulement sur la laïcité, mais même sur les réalités les plus actuelles de notre société ce qui les entrainent vers de navrants préjugés sur leurs concitoyens. Certaines de nos meilleures âmes ai-je dit, ont par exemple de la difficulté à saisir que si hier la modernité était l’apanage presque exclusif de l’Occident, c’est aujourd’hui le patrimoine commun de l’humanité. Et qu’en conséquence la bataille qui se déroule aujourd’hui autour de la laïcité ce n’est pas une bataille entre Québécois et Québécoises de souche et « les étrangers », mais celle, permanente, entre tradition et modernité. Et tout propos ou stratégie qui sème la confusion là où s’impose cette importante distinction propage la xénophobie et renforce l’exclusion injuste subie par nombre de nos concitoyens et concitoyennes uniquement en raison de leur origine et apparence.

Alors, j’ai décidé de t’écrire, par acquit de conscience. Pour être certain que j’ai fait mon devoir, avec le mince espoir que cela puisse éviter certains excès dangereux.

Plusieurs constatent l’inquiétude de l’Occident devant les paradoxes de sa propre modernité, le monde occidental a été contraint de renoncer à sa domination coloniale et impériale, ce qui affecte bien sûr la confiance avec laquelle nos sociétés abordaient l’avenir. Ces dernières décennies ont été en plus marquées par l’effritement de la qualité démocratique des sociétés (néo-libéralisme, corruption, financiarisation de l’économie qui creuse les inégalités) ce qui a encore davantage entamé la confiance de nos sociétés. Il s’est installé peu à peu la peur qu’il existe une menace que feraient peser sur nos sociétés « de nouveaux barbares ». Guillebaud, éditorialiste au Nouvel Observateur, nous propose de se déprendre de cette crainte de « l’autre ». Il suggère de considérer le fait que « l’autre » ressemble étrangement au « prochain » de l’évangile… Il pourrait ne pas être l’ennemi. Attention, Guillebaud ne veut pas pécher par trop d’optimisme. Il ne trouve rien de bon dans la vulgate multiculturaliste. Tant mieux, on fait consensus là-dessus. Et tout comme lui, et surtout à la lumière de l’expérience de mon pays d’origine, l’Iran, je ne fonde pas beaucoup d’espoir sur les chances à court terme de celles et ceux qui tentent de moderniser l’Islam, bien qu’on puisse le souhaiter pour les millions qui y trouvent un réconfort spirituel.

Mais il faut aussi se rendre compte que malgré nos prétentions à l’universel, combien les identités culturelles sont encore fortes en Occident. Des notions pourtant universelles comme liberté, égalité, droit humain n’ont pas la même signification partout en Occident. Les diversités culturelles semblent s’organiser de différentes manières. Et il ne serait ni souhaitable, ni plausible que de telles spécificités puissent disparaître. Cela ne condamne pas forcément au choc des civilisations. Ni à l’inverse à l’édulcoration de la culture et des « variétés » identitaires dans un melting-pot à l’américaine ou dans le relativisme culturel à la canadienne. Il faut peut-être repenser « la diversité du monde ». Diversité plutôt qu’unité, bien que notre vieux fonds de personnes attachées aux préceptes du Siècle des lumières rêve de réaliser l’unité autour des idéaux d’un humanisme tout occidental. Ce rêve d’unité pourrait finir par un cauchemar d’uniformité si on la force par une assimilation à la dure. Assimilation rime avec un lot d’injustices et de négation de droits qui se retournent fréquemment contre les idéaux d’humanisme et alimentent toutes sortes de replis identitaires, dont les exemples sont déjà légion.

À brève échéance, cher Bernard, je voudrais aussi te rappeler les choix concrets qui sont devant nous. Le débat surréaliste qu’on vient d’avoir sur le tchador montre qu’il est inutile de commencer à débattre de chaque signe religieux possible dans chaque métier imaginable, on n’en sortira pas. Tout le monde va émettre une opinion sur chaque cas, que ça les regarde ou non et que le cas existe en réalité ou non.

Il existe donc deux voies possibles :

1- Soit la logique de la position gouvernementale qui consiste à tout interdire. Une solution simple à un problème complexe… diraient certains. Le problème c’est que c’est une logique d’affrontement et de répression qui finit par discriminer abusivement et fait du tort à la société québécoise. Un tort immédiat, en alimentant les sentiments anti-immigré, anti-étranger comme c’est déjà le cas. Et du tort à long terme avec des années de disputes administratives et judiciaires qui renforceront chaque jour davantage le sentiment d’exclusion et d’aliénation d’un nombre croissant de personnes qui trouveront refuge dans les replis identitaires. Plusieurs exemples européens, dont celui de la France, tendent à démontrer que ces replis donnent prise à la propagande des intégristes et favorisent leur succès à recruter de plus en plus d’adeptes dans nos sociétés.

2- Soit l’alternative que plusieurs souverainistes proposent, et dont Québec solidaire en représente une version sous forme de proposition législative. Cette alternative ne renonce pas au principe de la laïcité et cherche à lui donner plus de vigueur tout en évitant la division et le clivage qui opposerait la majorité aux minorités. L’approche cherche à donner plus de cohérence au projet collectif de la laïcisation de l’État québécois et de ses institutions, sans brimer inutilement des droits individuels. Bien sûr, il faudra s’entendre non seulement sur le principe législatif, mais aussi les modalités et les outils d’application à divers secteurs : services publics, gouvernement, municipalité, financement des écoles ou congé fiscal des institutions à caractère religieux, etc.

Il y a un consensus sur la nécessité d’encadrer et d’harmoniser les pratiques d’accommodement pour s’assurer que les accommodements qui sont acceptés soient effectivement raisonnables, qu’ils respectent les droits des autres citoyennes et citoyens, qu’ils n’imposent pas de contraintes excessives aux institutions, etc. Donc, procédons.

Mais est-il nécessaire d’interdire tous les signes religieux pour tous les postes dans tous les services publics Bernard? Quand on aura avancé de tout ce qui précède sur la laïcisation des institutions et sur l’encadrement des accommodements à caractère religieux, aura-t-on besoin de forcer une note aussi forte sur le plan des symboles que l’interdiction totale? Combien d’employées de l’État seras-tu forcé Bernard de congédier? Si tu connais ce chiffre, combien es-tu prêt à congédier? Devrait-il y avoir des limites au port de vêtements ou accessoires religieux? Oui, tout le monde y voit des limites. Mais puisqu’on ne s’entend pas sur ces limites et puisque c’est l’aspect le plus divisif et surtout celui qui brime le droit de nombre de personnes déjà parmi les plus discriminées à travailler, la voie de la raison, c’est de prendre le temps d’appuyer la démarche sur une connaissance plus concrète de ce que les interdictions peuvent entrainer sur le terrain, mieux connaître les motifs qui les rendent absolument nécessaires là et pas très important ailleurs.

Voilà Bernard. Je te dis tout ça tout en étant conscient que repenser et bâtir des projets universels et humanistes non pas contre, mais avec la diversité représente un défi immense. Les réponses sont en grande partie à inventer même si des pistes existent. Mais ce qui est certain, c’est que les pistes comme les réponses sont dans notre avenir, pas dans notre passé. Et si l’avenir du Québec doit tendre vers la souveraineté, cet avenir va se construire avec la diversité. Cet avenir il ne faut pas le saper.