Rabaska n'aura pas lieu
Un article de la Presse affaires[i], en date du 20 janvier dernier, nous apprenait que la nouvelle présidente du Consortium derrière le projet Rabaska (dont la majorité des actionnaires ne résident pas au Canada), Sophie Brochu (de Gaz Métro), est convaincue que son beau petit projet aura lieu, peu importe la conjoncture économique québécoise et internationale. La madame semble très déterminée!
La crise économique oblige l'arrêt temporaire des discussions entre Gazprom et le Consortium, composé d'Enbridge (Alberta, Canada), de Gaz de France et de Gaz Métro (Québec, Canada), visant la signature d'un contrat d'approvisionnement en gaz naturel, la compagnie russe préférant vendre son gaz naturel en Asie et en Europe, la demande y étant plus grande qu'en Amérique, où les prix ont chuté. Néanmoins, il me semble quant même important de rappeler les raisons pour lesquels je m'oppose, ainsi que plusieurs autres environnementalistes et experts en énergie, à ce projet. Tant qu'il s'agira de protéger l'environnement et la souveraineté énergétique et économique de notre nation, Rabaska et ses défenseurs nous trouveront sur leur chemin et pour de bonnes raison.
Souveraineté énergétique et économique
Pour ce qui concerne sa consommation d'énergie fossile, je refuse que le Canada, ainsi que le Québec, deviennent dépendants de la compagnie russe Gazprom. Ce serait clairement au désavantage du Québec, tout en étant une approche m'apparaissant immorale et incohérente face à nos alliés et amis européens.
La compagnie Gazprom est connue pour ses comportements contraire à l'éthique. Nous l'avons encore vu dernièrement avec le cas de l'Ukraine : Au 1er janvier de chaque année, les dirigeants de Gazprom trouvent une nouvelle raison pour insulter le peuple ukrainien, ébranler leur État et y menacer les citoyens pour s'assurer une meilleure exploitation de ces gens. À chaque année, Gazprom rajoute de nouvelles exigences pour l'approvisionnement de l'Ukraine en gaz naturel et ferme ensuite les valves. Résultats? Des millions de personnes se retrouvent sans chauffage, alors qu'il y fait -20 degrés Celsius. Selon vous, madame Brochu, est-ce ainsi que doivent se comporter les « compagnies responsables » dans un « capitalisme éthique et humain » (expression à la mode ces temps-ci) ?
Cela fait déjà plusieurs décennies que les pays de l'Union Européenne tentent une diversification et une stabilisation de leurs sources d'approvisionnement en ressources énergétiques (pétrole, gaz naturel, etc.), justement dans le but de se défendre contre Gazprom. Lorsqu'on parle de diversification de nos sources d'approvisionnement, de souveraineté énergétique, la Russie de Poutine n'est pas la solution, c'est clairement le problème!
En acceptant Gazprom en Amérique du Nord, en habituant nos citoyens et nos entreprises à consommer le gaz naturel en provenance de Russie, nous allons nous rendre davantage dépendants de cette source d'énergie (dont nous nous passons très bien en ce moment), nous allons fragiliser notre économie, voire même notre souveraineté politique. Mais il y a pire : nous allons aider Gazprom à diversifier la liste de ses clients, ce qui augmentera l'indépendance de cette entreprise face à l'Union Européenne. Ce faisant, nous allons faciliter la tâche aux dirigeants de Gazprom lorsqu'ils voudront à nouveau rediscuter les termes de leurs contrats avec les pays européens, nous allons diminuer la capacité de négociation de nos alliés continentaux. À mon sens, si le Québec et le Canada continuent dans cette direction, ce sera l'équivalent d'une trahison pour nos alliés européens.
Développement durable
Selon le développement durable (approche officielle du gouvernement du Québec et du gouvernement du Canada ces temps-ci) doivent être pris en compte, sur un même pied d'égalité, trois grands principes : la justice sociale, le développement économique viable à long terme et la protection de l'environnement.
Comme Québec solidaire l'a clairement démontré dans son mémoire déposé aux audiences du BAPE au sujet de Rabaska[ii], ce projet de port méthanier ne respecte aucun de ces trois critères, ce qui justifie son abandon total, immédiat et permanent.
Premièrement, le mépris du choix des citoyens de Beaumont, qui ont rejeté démocratiquement (par référendum) ce projet sur leur territoire et dans un rayon d'un kilomètre des frontières de leur municipalité (par règlement municipal), est contraire au critère de la justice sociale. Rabaska prévoit présentement construire son terminal méthanier à moins d'un kilomètre des frontières de Beaumont, près d'une école primaire de surcroît, ce qui constitue un entêtement évident de leur part. De plus, le peu d'informations indépendantes offertes aux citoyens de Lévis, les tentatives de Rabaska pour museler en justice ceux qui veulent s'exprimer[iii] [iv] et le refus d'entamer un processus démocratique quant à l'acceptation de ce projet sur le territoire de cette municipalité démontrent encore une fois la mauvaise foi du consortium dans toute cette affaire.
Deuxièmement, l'accroissement de la consommation d'une source d'énergie fossile dont nous nous passons très bien ne constitue aucunement une forme de développement économique viable à long terme. Au contraire : les ressources en gaz naturel sont de plus en plus limitées et la demande internationale est de plus en plus importante, ce qui laisse craindre une hausse du prix de vente de cette ressource, hausse des coûts qui sera évidemment au détriment des consommateurs du Québec. De plus, si Rabaska veut réellement s'implanter au Québec et y accroître la consommation en gaz naturel, il faudra que cette ressource énergétique soit compétitive face à l'hydroélectricité. Présentement, la crise économique a mené à une chute du prix international du gaz naturel, aidant à le rendre plus compétitif. Néanmoins, comme madame Brochu l'affirme elle-même, le faible prix du gaz naturel est temporaire. Lorsqu'il remontera, il sera à nouveau peu compétitif face à notre hydroélectricité. Une seule solution s'offrira à Rabaska à ce moment-là : forcer l'État du Québec à augmenter le coût de l'hydroélectricité pour rendre cette source d'énergie moins compétitive face au gaz naturel. On solutionnerait alors le problème à l'envers. Et qui en ferait les frais? Les citoyens du Québec qui paieront plus cher leur électricité!
Troisièmement, nous savons tous que votre projet ne respectera pas l'environnement. Selon les calculs de l'organisme Arbres Canada, comme nous l'a appris Radio-Canada le 22 septembre dernier[v], il faudrait planter environ un milliard et demi d'arbres pour compenser la hausse en gaz à effet de serre (GES) qui serait produit par ce projet. Le logiciel utilisé pour faire ce calcul est reconnu par la certification carbone zéro (c'est le même logiciel qu'utilise le député conservateur de Lévis, Stephen Blaney, pour calculer la production de GES de ses bureaux). Aussi, n'oublions pas que le projet prévoit présentement la destruction de la dernière tourbière ambrotrophe (milieux naturel humide) du bassin versant qui l'héberge (en zone urbaine en plus!). Selon l'organisation Canards illimités, 70% de ces milieux humides, en zone habitées, ont déjà été détruits au Canada. De surcroît, comme la biologiste Gisèle Lamoureux l'a montré dans son mémoire déposé au BAPE[vi], tout tend à montrer que ce projet risque de rapporter moins de retombées financières qu'en rapporte présentement la tourbière (notamment en économie découlant de la filtration de l'eau, que des usines de filtration devront un jour compenser, en captation des gaz à effet de serre et en valeur de réserve d'eau, etc.).
Un petit mensonge... ?
Finalement, tout porte à croire qu'une alternative mensongère pourrait permettre à Rabaska d'atteindre le marché états-unien sans y entrer officiellement : le gaz naturel pourrait être envoyé en Alberta pour approvisionner les installations où on chauffe de l'eau pour extraire le pétrole des sables bitumineux, pétrole qui est ensuite (déjà) vendu sur le marché états-unien. La quantité d'eau potable et d'énergie nécessaire pour cette production de pétrole est effarante, les dégâts environnementaux scandaleux et les effets nocifs sur la santé humaine font frémir, au point que même les Albertains commencent à remettre en question cette industrie! Les sables bitumineux ne règlent aucunement le problème : nous utilisons une ressource fossile (le gaz naturel) pour rendre disponible une autre ressource fossile (le pétrole), toutes deux dommageables pour l'environnement lorsque consommées. Une seule solution semble alors s'imposer pour nous sortir de ce cercle vicieux : réduire notre consommation d'énergie fossile (et d'énergie en général), ce qui réduira notre production de pollution et les effets nocifs sur la santé humaine[vii]. En plus, « étonnamment » diront certains, ça va même nous aider à réduire notre dépendance énergétique! N'est-ce pas fantastique?
Conclusion
Madame Brochu, si le consortium qui propose Rabaska et que vous représentez tient vraiment à aider le Québec à améliorer sa souveraineté énergétique et la qualité de son environnement, elle n'a qu'une seule solution devant elle : annoncer l'abandon de son propre projet.
Évidemment, madame Brochu, vous ne le ferez pas. Votre discours n'est qu'hypocrisie et mépris pour les citoyens du Québec. Le but véritable de votre entreprise est de faire du profit, peu importe que ce soit au dépends du bien commun. Combattre votre projet tient autant de la légitime défense que du principe d'être « maîtres chez nous ». Voilà pourquoi nous continuerons d'être sur votre chemin, madame Brochu.
Prouvez votre sincérité : annoncez vous-mêmes l'annulation du projet Rabaska.
Jean-Nicolas Denis
Bac. Philosophie et Science politique - Université Laval
Membre de Québec solidaire - Lévis et Université Laval
[i] BARIL, Hélène, « Rabaska va voir le jour », La Presse Affaire, 20 janvier 2009, [En ligne], URL : http://lapresseaffaires.cyberpresse.ca/economie/200901/25/01-693800-rabaska-va-voir-le-jour.php
[ii] QUÉBEC SOLIDAIRE, « Le mémoire de Québec solidaire devant le BAPE », 31 janvier 2007, [En ligne], URL : http://www.quebecsolidaire.net/levis/le-memoire-de-quebec-solidaire-devant-le-bape
[iii] GOURGAULT-CÔTÉ, Guillaume, « Des militants anti-Rabaska muselés », Le Devoir, 31 juillet 2007, [En ligne], URL : http://www.ledevoir.com/2007/07/31/151975.html
[iv] Pour plus d'informations : Citoyens taisez-vous !, [En ligne], URL : http://www.taisez-vous.org/
[v] RADIO-CANADA, « Rabaska : un milliard et demi d'arbre, ou la moitié de la Nouvelle-Écosse », 22 septembre 2008, [En ligne], URL : http://www.radio-canada.ca/regions/Quebec/2008/09/22/003-rabaska_arbres_milliard.shtml
[vi] APPEL LÉVIS, « Étude sur les tourbières menacées par Rabaska (G. Lamoureux) », 31 mars 2007, [En ligne], URL : http://www.appellevis.org/index_fichiers/page0136.htm
[vii] Voir à ce sujet le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale, dont monsieur Serge Mongeau co-signataire, [En ligne], URL : http://www.decroissance.qc.ca/




