Au cours des dernières semaines, La Presse a publié au moins quatre textes (un, deux, trois et quatre…) qui dénoncent ce que leurs auteurs considèrent comme des abus du terme «néolibéralisme». Le Devoir aussi a publié au moins une lettre allant dans le même sens.

En gros, tous les auteurs de ces lettres utilisent les mêmes arguments pour dénoncer cet «abus de langage», soit que la «grosse» taille de l’État québécois et la présence de programmes sociaux importants, surtout si on compare aux États-Unis, rendent ridicule la prétention que nous vivrions dans un État néolibéral.

Ces auteurs semblent oublier au moins deux choses. D’une part, ce n’est pas la taille de l’État qui caractérise la présence ou l’absence de néolibéralisme, mais bien ce que fait l’État! Wiki caractérise d’ailleurs le néolibéralisme par deux idées principales, soit «la dénonciation du développement excessif de l’État-providence dans les pays développés après 1945 et de l’accroissement des interventions publiques dans l’économie» et «la promotion de l’économie de marché au nom de la liberté de l’individu et de l’efficacité économique».

Presque tous les pays de la zone euro ont un État proportionnellement plus gros qu’au Québec et cela ne les a pas empêchés d’adopter des mesures d’austérité typiquement néolibérales! D’autre part, rarement prétend-on que le Québec est néolibéral, on dit plutôt que les partis politiques adoptent de plus en plus de politiques néolibérales qui réduisent l’impact de l’État-providence et misent de plus en plus sur les supposées «forces du marché». Bref, si le Québec n’est pas encore néolibéral, il s’y dirige graduellement.

Je vais présenter dans ce billet quelques exemples de politiques néolibérales, c’est-à-dire de politiques qui s’attaquent à l’État-providence ou qui glorifient l’économie de marché, qui ont été adoptées au cours des dernières années.

Réalignement néolibéral…

Il y a quelques années, on disait souvent que l’objectif des néolibéraux était d’affamer la bête (starve the beast), c’est-à-dire l’État, en période de croissance par des baisses d’impôts, ce que nous avons vécu de la deuxième moitié des années 1990 à aujourd’hui, puis de s’attaquer aux programmes sociaux en période de récession et à sa sortie. On a aussi vécu ça en partie (remplacement d’un fonctionnaire sur deux, baisses de budgets de la plupart des ministères, etc.), mais moins qu’ailleurs. Selon le tableau cansim 202-0704 de Statistique Canada, le pourcentage des revenus des ménages qui vont à l’impôt est tout de même passé de 21,6% en 1998 à 15,8 % en 2009, soit une baisse de 27 %. C’est quand même énorme!

Du côté des programmes sociaux, le même tableau de Statcan nous montre que la proportion des revenus des ménages qui provient de transferts gouvernementaux (aide sociale, assurance-emploi, pension de vieillesse, supplément de revenu garanti, etc.) est passé, lui, de 18,1 % en 1993 à 15,7 % en 2009 (baisse de plus de 13 %) malgré le vieillissement de la population qui a fait augmenter les paiements de pension de vieillesse et de supplément de revenu garanti. Cette baisse résulte entre autres de réformes aux programmes d’assurance-emploi et d’aide sociale. Ce n’est bien sûr pas la disparition de l’État-providence, mais certainement son affaiblissement!

Mais cela n’est qu’un aspect du virage néolibéral…

Les néolibéraux sont maintenant plus subtils ou plutôt, plus ambitieux : ils veulent détourner l’État de ses fonctions traditionnelles pour qu’il devienne au service de l’oligarchie (ploutocratie, plutôt…) au pouvoir. D’où le remplacement des impôts progressifs par des tarifs régressifs – notamment en créant la contribution santé et en haussant les droits de scolarité et les tarifs de l’électricité et du transport en commun – et par des taxes tout aussi régressives, dont la taxe de vente du Québec (TVQ) qui est passée de 6,5 % en 1997 à 9,5 % en 2012, soit une hausse de 46 %. Ça aussi, c’est énorme!

On a en plus tellement diminué les impôts et autres contributions des entreprises qu’elles reçoivent maintenant plus en subventions et crédits d’impôt que ce qu’elles payent! Et cela ne tient pas compte de la multiplication des projets réalisés en «partenariats publics-privés», et de la forte augmentation de la sous-traitance (entre autres aux firmes de génie-conseil), deux sources de collusion et de corruption. Et je ne parle pas de la marchandisation de l’éducation, du «don» au privé de la filière éolienne et des ressources pétrolières et gazières, de la privatisation graduelle de notre système de santé, des contrats d’électricité négociés à perte avec les alumineries et autres entreprises, de la construction d’infrastructures pour les entreprises, et de bien d’autres extras… Ça commence à faire pas mal!

Et, parlant de terminologie, nos amis au pouvoir utilisent à profusion un langage tendancieux qu’on n’entendait pas il n’y a pas si longtemps et qui dénature le sens des mots et des expressions pour mieux vendre leurs projets néolibéraux. Pensons à la notion de «juste part» appliquée pour faire payer et pour endetter les pauvres et la classe moyenne, notamment les étudiants et étudiantes, à l’association entre les études et un investissement individuel, à la dénaturation du concept d’utilisateur-payeur qu’on réservait auparavant aux pollueurs, à la confusion entre une grève et un boycott… Et ça, c’est pour moi encore plus pernicieux que tout le reste, car ils tentent ainsi de rendre acceptable la destruction graduelle de notre État-providence et la hausse des inégalités!

Et alors…

Quelque part, ce soudain intérêt sur l’utilisation du terme «néolibéral» me réjouit. Il n’y a pas si longtemps, on avait l’air d’un révolutionnaire avec un couteau entre les dents lorsqu’on qualifiait notre système de capitaliste, ce qui n’est pourtant que lui donner le nom qu’il a. L’introduction du terme «néolibéralisme» s’est faite graduellement et est maintenant relativement bien acceptée, certainement trop bien pour les gardiens de la rectitude… néolibérale!