Il y a quelque temps – tempus fugit – un politicien à la recherche d’attention et d’originalité – je sais, ce n’est que supposition, mais difficile d’imaginer autre chose – a décidé de s’attaquer à nos jeunes pour se faire du capital politique. Jean Charest? Oui, il a bien sûr fait ça, mais je parle de François Legault.

En constatant le succès de son idole (Jean Charest? Lucien Bouchard?), il s’est dit qu’il ne risquait rien à attaquer nos jeunes d’un autre angle, ce qu’il a probablement trouvé comme une idée géniale. Bref, il a lancé sur la place publique que nos jeunes pensent trop à la vie belle.

«Il a rappelé que, l’an dernier, il était allé échanger avec des jeunes qui participaient à l’École d’été de l’Institut du Nouveau Monde : « J’essayais de leur expliquer comment créer de la richesse au Québec. La plupart des questions, c’était : “ Pourquoi ? Pourquoi créer de la richesse ? Moi, ce que je veux dans la vie, c’est de ne pas avoir de stress, être chez nous à 4 heures ! ”»

Vous avez tous pris connaissance de cette déclaration de notre chantre du changement, j’en suis sûr. Moi qui lis au moins deux journaux par jour et consacre beaucoup trop de temps dans les médias sociaux, j’ai lu quelques textes réprobateurs, mais un seul qui mentionnait de façon claire que M. Legault avait tout simplement déformé les déclarations des jeunes… Mais ça, je n’ai lu personne dans les médias traditionnels le mentionner. Pourtant, cela venait d’un ancien éditorialiste en chef et chroniqueur du Devoir, et maintenant directeur de l’Institut du Nouveau Monde (INM), Michel Venne.

Qu’a dit M. Venne? Tout simplement que M. Legault a déformé les faits. Pendant que tous les journalistes péroraient sur les conclusions des affirmations de M. Legault, il semble qu’aucun d’entre eux ne se soit posé la question de savoir si des jeunes avaient vraiment dit quelque chose du genre «Moi, ce que je veux dans la vie, c’est de ne pas avoir de stress, être chez nous à 4 heures !». Or, M. Venne tient un blogue durant la campagne électorale. Et qu’ai-je lu sur ce blogue?

«On peut comprendre que, dans une campagne électorale, un homme politique doive résumer sa pensée et parfois, faire des raccourcis. Mais on n’a pas le droit de déformer la parole des gens. C’est ce que M. Legault a fait avec la parole des jeunes de l’École d’été de l’INM. J’étais présent, le 20 août 2011, lors de l’échange entre M. Legault et les jeunes de l’École d’été. (…) Les jeunes n’ont rien contre la création de richesse. Ce qu’ils questionnent, c’est la façon de la créer et, ensuite, de la redistribuer. »

M. Venne précise qu’ils ont parlé aussi de d’éducation, de l’utilisation de la prospérité pour la justice sociale et de conciliation famille-travail. Il considère donc que «Monsieur Legault devrait s’excuser auprès d’eux».

Qui croire? Hum… Disons que je n’hésite pas trop, et pas seulement parce que ça fait mon affaire! Mais, je ne vais pas me contenter de contester les prémisses, mais aussi les conclusions de M. Legault.

Comparaison du taux d’emploi des jeunes

Bien avant moi, certains ont soulevé le fait que le taux d’emploi des jeunes est plus élevé au Québec qu’en Ontario, 57,7 % par rapport à 52 %. La source n’étant pas mentionnée, j’ai pédalé un peu pour trouver ces données. Selon ce que j’ai trouvé, il s’agit du taux d’emploi désaisonnalisé pour juillet 2012. On trouve en effet dans ces données que le taux d’emploi des jeunes québécois âgés de 15 à 24 ans était bien de 57,7 %, mais que celui des jeunes de l’Ontario était en fait de 50,0 %, encore moins! Pour le reste du Canada, ce taux était de 53,6 %, selon le fichier cansim 282-0087.

Ce que ces données ne disent pas, c’est que la différence la plus grande entre les taux d’emploi des jeunes s’observe chez les étudiants. Comme Statistique Canada ne publie des données sur les étudiants que durant les mois d’étude (septembre à avril), la donnée la plus récente date d’avril 2012. Ce mois là, le taux d’emploi des étudiants du Québec âgés de 15 à 24 ans était de 45,5 %, celui des jeunes étudiants de l’Ontario de 32,9 %, et celui des jeunes étudiants du reste du Canada de 35.3 % (cansim 282-0005). Celui du Québec était simplement le plus élevé de toutes les provinces canadiennes.

Données sélectionnées («cherry picking»), pourrait-on penser… Alors, j’ai refait l’exercice avec la moyenne des 8 mois d’étude de 2011, à l’aide des données du tableau cansim 282-0095. Pour varier mon billet, je vais cette fois présenter le résultat sous forme de graphique. Non seulement c’est plus joli, mais j’ai lu un article scientifique récemment qui citait des études démontrant que les graphiques sont le mode de présentation de données le plus convaincant.

Encore une fois, on peut voir que le taux d’emploi des jeunes étudiants était le plus élevé au Québec. On ne peut cette fois invoquer le hasard, la gréve étudiante ou tout autre motif pour nier que nos jeunes ne sont pas vraiment des amateurs de belle vie. Cela montre aussi que, malgré les droits de scolarité universitaires les plus faibles au Canada, les étudiants sont nettement plus nombreux proportionnellement à travailler tout en étudiant au Québec, d’autant plus que l’écart entre le taux d’emploi fut en 2011 beaucoup plus élevé chez les jeunes âgés de 20 à 24 ans (écart de 10,7 points de pourcentage entre le Québec et le reste du Canada, 57,1 % par rapport à 46,4 %) que chez ceux âgés de 15 à 19 ans (écart de 4,8 points, 37,0 % par rapport à 32,2 %).

Et alors…

On peut constater que les attaques contre les jeunes sont devenues sans danger pour les politiciens du Québec. Non seulement ils ne subissent pas la réprobation généralisée, malgré quelques textes réprobateurs, mais ils s’appuient sur les préjugés les plus bas d’une certaine partie de la population. Que les faits les contredisent, cela ne semble pas importer. Que les déclarations qu’ils rapportent soit déformées, cela semble pas plus important.

Au delà de l’incurie de ces adultes qui se font du capital politique sur le dos des jeunes, ce genre d’attaques, qu’elles visent les jeunes, les parents, les adultes sur l’aide sociale ou n’importe quel groupe minoritaire de la société, illustre une tendance qui s’en vient de plus en plus répandue en politique, celle d’emprunter au monde de la publicité les techniques de segmentation de la clientèle, comme j’en avais parlé plus en détail dans un précédent billet :

«Ils segmentent ainsi leur «marché» comme le font les manufacturiers et les commerçants : tel produit pour tel citoyen, tel autre pour d’autres catégories de citoyens.»

Les attaques comme celles du chef de CAQ sont encore plus pernicieuses : on ne fait pas que viser une niche de l’électorat, mais on le fait en dénigrant les autres. Et il n’est pas le seul! Je vais m’arrêter là avant de changer complètement de sujet!